L'importance du laboratoire dans le diagnostic de la maladie d'Alzheimer
Wibke Johannis, Médecin Sénior en Chimie Clinique, Hôpital Universitaire de Cologne (Allemagne),
Pablo Martinez, Médecin neurologue et Directeur scientifique, Fondation CITA, Centre de recherche sur la maladie d'Alzheimer et clinique de la mémoire à San Sebastian (Espagne)
Combler l'écart : au laboratoire, la précision répond aux besoins cliniques dans le diagnostic de la maladie d'Alzheimer
Le vieillissement de la population mondiale s'accompagne d'une augmentation des maladies liées à l'âge, comme les démences. Actuellement, on dénombre 55 millions de cas de démence à l'échelle mondiale, un chiffre qui pourrait atteindre 139 millions d'ici 2050.1 Parmi les différentes formes de démence, la maladie d'Alzheimer est la plus fréquente, représentant jusqu'à 80 % des cas.2 Les premiers stades de la maladie d'Alzheimer se caractérisent par des symptômes légers, mais son évolution progressive entraîne, avec le temps, une détérioration de la mémoire et des capacités cognitives, privant progressivement les patients de leur autonomie.3
Bien que la maladie d'Alzheimer reste incurable, les dernières années ont été marqué par des progrès significatifs dans le développement d'outils diagnostiques et numériques, ainsi que dans des traitements capables de ralentir sa progression, notamment chez les personnes diagnostiquées à un stade précoce.4,5
Lors du congrès EuroMedLab 2025, le Dr Pablo Martínez-Lage, neurologue à la Fondation CITA Alzheimer en Espagne, et le Dr Wibke Johannis, médecin senior à l’Universitätsklinik Köln LFI en Allemagne, ont mis en lumière l'importance d'une approche multidisciplinaire pour améliorer le diagnostic précoce de la maladie d'Alzheimer.
Changement de paradigme diagnostique
Le Dr Martínez-Lage met en évidence l'importance d’un diagnostic précoce dans la maladie d’Alzheimer : « Nous savons désormais que l'évolution de la maladie d’Alzheimer aboutit inévitablement à la démence et à la dépendance. Cependant, avant d'atteindre ce stade terminal, la pathologie traverse différentes phases. » Une prise en charge à un stade précoce, lorsque les premiers symptômes apparaissent, permet au patient de maintenir une vie relativement normale et autonome. « À ce stade, il est possible d’effectuer une prévention et d’agir pour retarder l’apparition de la dépendance », précise le Dr Martínez-Lage.
Traditionnellement, le diagnostic de la maladie d'Alzheimer nécessitait d’abord de confirmer la présence d’une démence manifeste. Puis des analyses sanguines ou des examens d’imagerie étaient réalisés pour exclure d’autres étiologies, telles qu’une tumeur ou une maladie vasculaire. « Cette approche n’était correcte que dans deux cas sur trois », reconnaît le Dr Martínez-Lage. Aujourd’hui, le paradigme diagnostique a radicalement évolué. « Il n’est plus nécessaire d’attendre l’apparition de la dépendance. L’examen des premiers symptômes, associé à la détection des marqueurs biologiques spécifiques de la maladie d’Alzheimer dans le cerveau, permet un diagnostic précoce. C’est ce que nous appelons l’approche clinico-biologique », explique-t-il.
Les biomarqueurs : une fenêtre ouverte sur le cerveau
La pathogenèse de la maladie d'Alzheimer repose principalement sur deux mécanismes essentiels : les pathologies associées aux dépôts amyloïdes et tau. « Bien qu’il existe d’autres facteurs à prendre en compte, tels que les atteintes vasculaires et l’inflammation, les cibles principales pour comprendre le processus biologique restent l’amyloïde et la protéine tau », précise le Dr Martínez-Lage. L’évolution majeure dans le diagnostic de la maladie d’Alzheimer a été permise par l'émergence de l’imagerie moléculaire, et notamment de la TEP (tomographie par émission de positons), qui permet de visualiser directement ces marqueurs biologiques dans le cerveau. Toutefois, le coût élevé de cette technique limite son accessibilité pour de nombreux systèmes de santé.
« Heureusement, nous disposons d’une autre approche efficace pour explorer le cerveau, fondée sur l’équilibre qui existe entre le tissu cérébral, le liquide interstitiel cérébral, le liquide céphalorachidien (LCR) et le sang », indique le Dr Martínez-Lage. « Cet équilibre nous donne accès au cerveau à travers une ponction lombaire. » Procédure couramment réalisée et comparable à une anesthésie péridurale, la ponction lombaire offre une alternative diagnostique plus accessible et économique pour les systèmes de santé.
Les analyses des taux de biomarqueurs dans le LCR, ainsi que les corrélations entre ces paramètres, ont montré une forte correspondance avec les données issues des examens par TEP. De ce fait, ces mesures permettent d’affiner le diagnostic clinique et d’accroître la fiabilité du diagnostic chez les patients présentant des symptômes précoces de la maladie d’Alzheimer.
« Comme mentionné, le paradigme diagnostique a considérablement évolué », explique le Dr Martínez-Lage. « Nous sommes désormais capables d’établir un diagnostic à un stade où le patient n’éprouve encore que de légères altérations de la mémoire tout en conservant une autonomie fonctionnelle. » Cette précocité dans le diagnostic ouvre la voie à des options thérapeutiques et à des interventions préventives. « La collaboration entre les neurologues et les experts en biologie médicale est cruciale, non seulement pour mettre en place un traitement, mais aussi parce qu’elle offre aux patients la possibilité d’anticiper leur avenir et de participer activement au processus diagnostique et thérapeutique », conclut-il.
Analyse des biomarqueurs au laboratoire
Le Dr Johannis insiste sur l’importance cruciale d’une collaboration étroite entre les équipes médicales et le laboratoire afin d’intégrer les avancées technologiques et d’assurer une prise en charge optimale des patients. Dans cette optique, son laboratoire organise des réunions cliniques hebdomadaires avec les médecins pour discuter des différents cas de patients. Elle indique que ces échanges permettent de « réduire l’écart entre les besoins cliniques et la médecine de précision mise en œuvre au laboratoire ».
C’est dans ce contexte collaboratif qu’elle a informé les cliniciens des nouveaux procédés technologiques introduits dans le laboratoire, qui améliorent l’efficacité des analyses des biomarqueurs de la maladie d’Alzheimer, ce qui transforme aussi les interactions entre cliniciens et biologistes.
D’après le Dr Johannis, les étapes pré-analytiques constituent un « enjeu majeur » dans l’analyse des biomarqueurs de la maladie d’Alzheimer, et se déclinent en trois phases principales :
- le prélèvement de liquide céphalorachidien (LCR) via une ponction lombaire,
- le transport de l’échantillon,
- la gestion pré-analytique au laboratoire.
Chaque étape de ce processus comporte des risques pré-analytiques spécifiques. Bien que la ponction lombaire soit une procédure courante pour les cliniciens, la collecte de LCR en vue d’une analyse des biomarqueurs d’Alzheimer nécessite des précautions spécifiques. En effet, le prélèvement doit être réalisé avec des tubes spécifiques et respecter des volumes de remplissage prédéfinis pour garantir des résultats fiables. Le Dr Johannis reconnaît que ces exigences peuvent entraîner des difficultés dans la manipulation des échantillons, mais elle souligne que la communication entre cliniciens et biologistes est essentielle pour écarter ces sources d’erreur. « Lorsque les cliniciens comprennent que l’utilisation d’un tube inapproprié ou un remplissage incomplet peut provoquer une perte d’amyloïde et fausser les résultats en induisant un faux positif, le processus se déroule bien mieux », explique-t-elle.
Concernant la phase de transport, le Dr Johannis signale que cette étape présente des défis moindres, car les biomarqueurs sont relativement stables, et les cliniques sont proches de son laboratoire. Elle mentionne toutefois que les échantillons doivent être transportés dans des délais précis, et parfois être maintenus à une température contrôlée selon les conditions de transport et sa durée.
En ce qui concerne la phase pré-analytique réalisée au laboratoire, l’adoption d’une nouvelle technologie a considérablement simplifié le traitement des échantillons en normalisant les méthodes analytiques et en réduisant les manipulations manuelles. Le Dr Johannis souligne que cette évolution technologique a permis de minimiser les variabilités liées à la préparation manuelle tout en optimisant le flux de travail. Cependant, le personnel de laboratoire a dû s’adapter à cette nouvelle approche automatisée. « Ils étaient habitués à manipuler les échantillons manuellement, à les fractionner ou à les placer au congélateur. Toutes ces étapes ne sont plus nécessaires aujourd’hui, d’autant qu’elles augmentaient le risque de perte d’amyloïde », conclut-elle.
L’impact d’une approche clinico-biologique dans le diagnostic de la maladie d’Alzheimer
La mise en place d’un nouveau flux de travail nécessite de répondre à certaines exigences spécifiques, mais le Dr Johannis se dit pleinement confiante quant à la précision et la fiabilité des analyses des biomarqueurs réalisées. « Nous savons que les mesures effectuées dans notre laboratoire sont précises, exactes et qu’elles permettent de produire des résultats fiables », affirme-t-elle. Ces avancées technologiques offrent aux cliniciens des données fiables sur les biomarqueurs, contribuant ainsi à établir un diagnostic plus précis et fiable.
Le Dr Martínez-Lage illustre cette approche en rapportant un cas clinique rencontré dans sa pratique :
- Un patient âgé de 75 ans s’est présenté avec des troubles mnésiques, en particulier des difficultés à se souvenir d’événements récents ainsi qu’à évoquer des conversations ou des faits de la veille.
- Bien que les symptômes aient été présents depuis un à deux ans, le patient conservait une autonomie fonctionnelle et poursuivait ses activités quotidiennes : courses, conduite automobile, garde de ses petits-enfants, entre autres.
- L’imagerie par résonance magnétique (IRM) a révélé une pathologie vasculaire localisée principalement au lobe frontal, ainsi qu’une atrophie au niveau du lobe temporal, évocatrice d’une maladie d’Alzheimer.
- Devant la divergence pronostique entre une pathologie vasculaire et la maladie d’Alzheimer, l’équipe médicale a décidé de compléter le bilan par une analyse des biomarqueurs pour préciser le diagnostic.
- Les analyses des biomarqueurs ont mis en évidence des anomalies des dépôts amyloïdes et tau, concordant avec un profil biologique typique de la maladie d’Alzheimer.
Ce diagnostic biologique a permis aux cliniciens de proposer un traitement adapté tout en recommandant des mesures de soutien, dont une supplémentation nutritionnelle et une thérapie cognitive, dans le but de préserver au mieux la qualité de vie du patient. Le Dr Martínez-Lage se dit satisfait des résultats obtenus : « Nous avons atteint notre objectif. Nous avons revu le patient un an plus tard, et il vivait toujours de façon autonome. Il présentait encore quelques troubles de la mémoire, mais il était globalement heureux. »
La collaboration : la clé pour un diagnostic pertinent
Les progrès scientifiques dans le diagnostic de la maladie d’Alzheimer se reflètent dans les critères mis à jour par l'Alzheimer's Association en 2024. Ces critères recommandent une définition biologique de la maladie plutôt qu’une approche exclusivement clinique, établissant que « le diagnostic repose sur la détection d’anomalies des biomarqueurs principaux chez les individus atteints ».6 Selon les recommandations du groupe de travail de l'International Working Groupe (IWG) publiées en 20247, les experts réaffirment l'importance de ce diagnostic clinico-biologique. Pour l'IWG, la maladie d'Alzheimer est une entité indissociable. Le diagnostic clinique ne peut être posé que si le patient présente à la fois des symptômes (troubles cognitifs objectivement mesurés) ET une preuve biologique (via une ponction lombaire, un PET-scan ou les nouveaux tests sanguins).7
Toutefois, à ce stade, ces recommandations concernent uniquement les patients présentant des symptômes caractéristiques de la maladie d’Alzheimer. En raison de la complexité des pathologies cérébrales, le Dr Martínez-Lage souligne qu’il est fréquent d’observer des pathologies concomitantes chez un même patient, comme dans le cas évoqué précédemment, où le patient souffrait à la fois de la maladie d’Alzheimer et d’une pathologie vasculaire.
Ainsi, bien que les biomarqueurs soient des outils indispensables pour orienter le diagnostic, ils ne doivent pas être interprétés de manière isolée. Le Dr Martínez-Lage insiste sur l’importance d’une « approche multidisciplinaire associant les cliniciens, les spécialistes en biologie médicale et les experts en neuroimagerie » afin d’obtenir un diagnostic fiable et exhaustif.
Références :
- Alzheimer’s Disease International. Dementia facts and figures. (2025). Disponible à l'adresse : https://www.alzint.org/about/dementia-facts-figures/ [Dernier accès : 19/02/2026]
- Alzheimer’s Association. (2025). What is Alzheimer's Disease ? Disponible à l'adresse : https://www.alz.org/alzheimers-dementia/what-is-alzheimers [Dernier accès : 19/02/2026]
- Alzheimer’s Association. (2025). Stages of Alzheimer's. Disponible à l'adresse : https://www.alz.org/alzheimers-dementia/stages [Accessed July 2025]
- Alzheimer’s Association. (2025). Treatments for Alzheimer's. Disponible à l'adresse : https://www.alz.org/alzheimers-dementia/treatments [Dernier accès : 19/02/2026]
- Kale M et al. AI-driven innovations in Alzheimer's disease (2024). Ageing Res Rev, 101, 102497. DOI: 10.1016/j.arr.2024.102497
- Alzheimer’s Association. Criteria for Diagnosis and Staging of Alzheimer's Disease (2025). Disponible à l'adresse : https://www.alz.org/research/for_researchers/diagnostic-criteria-guidelines [Dernier accès : 19/02/2026]
- R. Dubois, N. Villain et al., Clinical diagnosis of Alzheimer's disease: recommendations of the International Working Group, Lancet Neurol. 2021 Jun;20(6):484-496. DOI: 10.1016/S1474-4422(21)00066-1
MC-FR-03341 - Etabli : 07/2026